• 06 - Le plan du désespoir

     

     

    - ARGHTTENDEZ !!!

    Cette exclamation s'avéra suffisamment ridicule pour que notre tortionnaire daigne s'interrompre, le temps de m'accorder un regard où pitié et exaspération cohabitaient. Rien de bien étonnant : globalement, je devais avoir l'air assez misérable.

    Je m'apprêtai à débuter un plaidoyer imparable, mais un éternuement bruyant fut tout ce qui consentit à sortir de ma bouche. Bon, décidément, aujourd'hui n'était pas un jour où la classe daignerait me toucher. La concierge m'adressa cette fois un regard venimeux, m'indiquant clairement que j'avais intérêt à la boucler pour de bon si je ne comptais pas proférer quoi que ce soit d'intelligent.

     

    Je reniflai un coup avant de poursuivre :

    - Ça va, je vais vous l'activer, le Topinambour ! Laissez cette tête d'orque tranquille, monstre !!!

    Le temps se suspendit un instant, avant de reprendre son cours au claquement de langue émis par mon interlocutrice.

    - Vous n'êtes pas drôle, Osthinse. Je n'avais même pas commencé quoi que ce soit.

    - Bah c'était un peu le principe en fait, vous stopper avant qu'y aie le moindre dommage.

    Rien qu'en le voyant de dos, je pouvais sentir à quel point Samil' était tendu. Hors de question de lui infliger plus que cela.

     

    La concierge vint se planter devant moi. À ma grande surprise, elle appliqua le Topinambour sur mon front.

    La surprise dû se tartiner sur mon visage, car l'horrible traîtresse ajouta avec un sourire narquois :

    - L'activation nécessite un contact physique avec son propriétaire, c'est tout. Personne n'a dit qu'il fallait forcément l'avoir entre les mains pour ça. Ne me dites pas que vous comptiez là-dessus ?

    Pour tout dire, si. Enfin, peu importait, au point où nous en étions, tout ce que je désirais était de nous sortir de ce merdier ; en plus je sentais bien que j'étais en train d'attraper un rhume à force de macérer dans mes vêtements et ma chevelure humide.

     

    Cependant et étrangement, la texture rugueuse du Topinambour contre mon front semblait me rassurer. J'ignorais si la magie qu'il renfermait en était la cause, toujours était-il que depuis qu'il se trouvait en contact avec ma peau, je commençais à me sentir légèrement plus serein.

    - Activez-moi ça, crétin.

    Q-quoi ?! Mais elle ne mâchait pas ses mots, en plus ! Profondément vexé, je m'appliquai à arborer l'expression la plus renfrognée de mon catalogue facial, histoire de lui faire sentir tout ce que je pensais de ce traitement, ceci en dépit de ma collaboration résignée.

     

    J'ouvris la bouche et lâchai les mots d'activation du tubercule :

    - Crocuta, crocuta !

    De concert s'élevèrent du Topinambour une douce lueur verte et un léger chuintement presque mélodieux. Quelques secondes plus tard, les deux s'étaient déjà évanouis, et pourtant subsistait en moi une délicate torpeur, comme si le petit tubercule m'avait conforté en chantonnant.

     

    La concierge l'éloigna sans tarder de mon front, ne pouvant retenir un ricanement au passage.

    - Eh ben voilà, c'était pas compliqué !

    - Vous comptez toujours pas me dire ce que vous allez foutre avec ?

    - Certainement pas. Les plans secrets, ça se garde.

    Effectivement, les dernières minutes m'avaient appris qu'elle ne semblait pas du genre à monologuer sur ses sombres desseins.Tant mieux pour elle.

    - Bien, sur ce, vous m'excuserez mais comme vous vous en doutez, j'ai à faire. Merci de ne pas avoir fait traîner les choses plus que nécessaire, Osthinse.

    Sans rien ajouter de plus, elle commença à remballer son affreuse mallette.

    - Vous... heu, vous n'allez pas nous détacher ? demanda timidement Samilduerg.

    - J'en ai l'air ? rétorqua t'elle.

    - Pas vraiment, non... concéda à regret mon ami.

     

    Super. Il était temps de mettre à exécution mon plan du désespoir, celui qui allait nous sortir de là une bonne fois pour toute, tout en se jouant sans aucun doute à très peu de choses près. Un peu de courage semblait couler à nouveau dans mes veines, mais cela ne m'empêchait pas d'appréhender les innombrables échecs possibles.

     

    J'attendis en silence que la concierge termine son rangement et repasse devant moi. Fort heureusement, l'une de ses mains était occupée par la mallette, et dans l'autre se trouvait le Topinambour. Excellent.

    Une étrange constatation lucide m'étreint soudain : elle portait toujours ses gants de jardinage. Était-ce par simple étourderie, ou volonté de ne laisser aucune empreinte digitale ? En cas, je pris note de toujours me méfier des gens portant des gants de ce type.

     

    Puis dans un élan rageur, j'utilisai toute la force disponible dans mes gambettes pour nous propulser, moi et la chaise, sur mon ennemie. La surprise paralysant deux secondes cette dernière, j'en profitai pour lui arracher le Topinambour des doigts à l'aide de mes dents.

    Le tubercule tomba à nouveau à terre, et je m'empressai de venir re-coller mon front contre lui avant de glapir le plus rapidement possible les mots que j'avais soigneusement choisis :

     

    - Transporte-nous en lieu sûr, Samilduerg, la tête d'orque et moi !!!

     

    Une lueur verte, et plutôt agressive cette fois, se répandit dans la pièce. Par-dessus une mélodie abstraite plus claire que jamais, j'entendis un cri de rage de la part de la concierge, suivi par un choc brutal le long de ma tempe... avant que toute sensation ne disparaisse.

     

     

    Nous étions enfin tirés d'affaire.

     

     

     


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  • 05 - Des silences à la pelle

    - …

    - …

    - …

     

     

    Nos propos venaient de se croiser à la perfection, débouchant sur un silence analytique et embarrassé, le temps que chacun d'entre nous percute ce qu'il venait d'entendre de la part des autres. Puisque je suis sympa, je vous retranscris tout cela :

     

    Moi (toujours au sol, me tortillonnant: - Excellent ! Nous v'là libres !!! Déligottez-nous vite !

    Samilduerg : - Oh tiens, rebonjour à vous, Dame.

    La Concierge (exaspérée par mes cris) : - Vous allez vous calmer, un peu ?!

     

    Le calme s'était donc effectivement fait, probablement pour la plus grande joie de notre amie qui détestait l'agitation vaine et bruyante, ce qui se comprenait tout à fait. Étant moi-même d'une nature exubérante, il m'arrivait quelques fois de me laisser emporter dans l'ivresse d'une idée quelconque et d'alors franchir ses limites... ce qu'elle ne manquait pas de venir me rappeler en gravissant furieusement les escaliers, peu importait l'heure.

     

    En l’occurrence, j'en étais très heureux puisqu'elle allait pouvoir nous tirer de là. Avec émotion, je me promis d'être un peu moins sonore, à l'avenir.

     

     

    Cependant, il me semblait bien être passé à côté de quelque chose durant les dernières secondes qui venaient de s'écouler. Un détail, une miette dérangeante... qui se révéla soudain, provoquant un frisson glacé le long de mon échine mollassonne.

     

    ''Rebonjour'' ?!

     

    … Ne m'avait-elle pourtant pas dit n'avoir pas croisé Samil' ?

    Non, mais, ça ne veut absolument rien dire, tentai-je de me convaincre tout en ayant déjà accepté l'évidente vérité : constituée de petits morceaux qui venaient de s'imbriquer parfaitement, elle était appuyée lourdement par le simple fait que depuis son arrivée, la concierge n'avait pas ébauché le moindre geste afin de nous libérer . Au contraire, elle s'était contentée de me contourner afin de ramasser le Topinambour, qu'elle observait à présent d'un air songeur.

     

    Je m'éclaircis faiblement la gorge :

    - Dites, hem... Je... je suis pas en retard sur le paiement du loyer, hein ? Et j'ai été calme ces derniers temps, non ?

    Un silence pesant fut son unique réponse. Décidément.

     

    Sans me laisser démonter, j’enchaînai :

    - Non mais, je suis confus, là, je crois pas avoir fait de truc qui justifie de m'assaillir et séquestrer, si ? Et encore moins Samil' ?! Enfin, si, c'est l'appât idéal pour moi, mais c'est un peu scandaleux quand même ! Je pige pas, en plus on s'est toujours bien entendus vous et moi, vous m'avez appris des trucs de plantes et moi de musique, on a même fait une ratatouille ensemble une fois c'était très sympa-

    - LA FERME, OSTHINSE !!!

     

    Ouch. Comme si on venait de faire claquer un fouet dans la pièce, je me tus aussitôt.

     

    À la façon dont elle jaugeait le Topinambour depuis tout à l'heure, je devinai que ce ridicule tubercule devait être la cause de tout ces agissements inhabituels. Mais si elle le voulait tant, il lui suffisait de garder le colis pour elle, pourquoi diable me l'avoir remis ? Et tout ce plan à base d'enlèvements et de coups sur le crâne ?!

    Il restait des recoins d'ombres sur tout cette situation, que je m'efforçai de comprendre seul puisque notre assaillante ne daignait visiblement pas sortir de ses propres pensées pour le moment, et encore moins en être tirée à coup de questions mitraillées.

     

    - Est-il vrai, Osthinse, que suis l'appât idéal pour toi ? s'enquit alors Samil' d'une voix naïve, jugeant apparemment le moment adéquat pour ce genre de question.

     

    N'osant ouvrir la bouche, de peur de me faire cogner par mon ex-concierge préférée si je proférais un mot de plus, je me contentai de fulminer intérieurement. Mais quel ramassis de... de n'importe quoi ! Quelle était cette aventure dans laquelle nous nous retrouvions embringués là ?! Et Sam' qui ne trouvait rien de mieux à faire que de relever un propos embarrassant que j'avais lâché sans réfléchir, comme si nous étions tous gentiment en train de prendre le thé ! Considérée dans sa globalité, cette histoire était vraiment stupide, j'espérais bien en filer le plus possible.

     

    Les pieds de la concierge entrèrent dans mon champ de vision.

    - Bon, Osthinse.

    Glrps.

    Elle s'accroupit pour être plus proche, et en devint d'autant plus menaçante. Il était très étrange de voir une différence aussi abyssale entre la concierge que je connaissais (enfin, croyait connaître, visiblement) et la personne qui se penchait à présent sur moi.

    - Il va falloir se montrer coopératif. Je ne vais pas y aller par mille détours.

    - Heu... O-oui ? Qu'est-ce qu'il vous faut ? balbutiai-je.

    - L'activation de ce Topinambour.

     

    Oh. Une pièce du puzzle en plus.

    Effectivement, seul le propriétaire légitime d'un Topinambour Enchanté pouvait l'activer pour sa toute première utilisation, le faisant ainsi passer d'un simple tubercule aux couleurs chatoyantes, à un artefact magique aux propriétés étonnantes. Une fois activé, cependant, n'importe qui était en mesure de s'en servir, sous réserve de savoir s'en servir.

    Mais tout de même, les Topinambours Enchantés ne constituant pas une denrée rarissime, l'attitude de notre agresseuse n'était toujours pas justifiée. Je décidai de jouer les effrontés, dans l'espoir d'en apprendre un peu plus.

     

    - Vous avez qu'à vous commander le vôtre, je vois pas pourquoi je vous laisserais vous servir du mien, surtout après un traitement pareil !

     

    Un énième silence suivit ma déclaration. Malheureusement, c'était un silence de type glacial et implacable, qui ne souffrait aucune explication venue d'en face, et gela toute envie supplémentaire de rébellion de ma part.

     

     

    La concierge se releva, puis me releva à mon tour avec une aisance outrageante, et me fit pivoter de façon à ce que je puisse voir Samilduerg. Qui, lui, me tournait le dos. Je n'aimais pas bien la direction que tout ceci prenait. En général, ce genre de gestes et positionnements débouchait sur la torture de l'être cher. Je commençai à n'en mener vraiment pas large ; les solutions que j'envisageais depuis le début me claquaient toutes la porte au nez une par une... et on ne pouvait pas dire qu'il y en eût pléthore à la base, étant donné que c'était la première fois que me retrouvais dans un merdier pareil.

     

    Mon regard affolé se porta sur le dos de Samil'. Puis sur ce que cette vile concierge venait de tirer de derrière le canapé.

    - Ma tête d'orque ! glapit Sam' avec un trémolo de joie dans la voix.

     

    La concierge lui adressa en retour un sourire qui n'augurait, à mon avis, rien de bon ; puis elle fit un second aller-retour vers le canapé, et en revint avec une mallette métallique qui, elle aussi, n'augurait rien de bon du tout. Elle la déposa sur une table branlante, à côté de la tête d'orque et du Topinambour, et s'installa à son tour tranquillement, nous faisant face telle, à elle toute seule, un jury de concours d'entrée dans une école d'arts.

     

    ''Sklik'' fit la mallette à l'ouverture. Un son sec, et tout aussi chaleureux que l'ambiance qui régnait en maîtresse dans mon pauvre appartement.

     

    À l'intérieur étincelaient une multitude d’ustensiles, qui semblait résulter du mélange inquiétant entre un tiroir de cuisine, une boîte à outils, et la sacoche d'un chirurgien véreux.

    - Ma tête d'orque ! couina Sam' avec un trémolo de terreur dans la voix.

     

    Un silence.

     

    Elle s'appliquait à porter son choix sur un premier ustensile.

    Samil' gémissait doucement en imaginant sans doute ce qu'allait subir son trésor.

    Et une solution, plus coopérative que les autres, consentit alors à m'ouvrir sa porte.

     

     


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  • Épisode 04 - Où Osthinse commence à en avoir ras-la-couenne...

     

    Lorsque je rouvris les yeux, ce ne fut ni sur une lumière aveuglante, pas plus que sur une obscurité inquiétante, mais bel et bien sur une luminosité tout à fait correcte. Néanmoins, il me fallut quelques secondes avant d'y voir un peu moins flou.

     

     

    C'est en voulant frotter mes mirettes que je découvris que cela m'était impossible, étant donné qu'une corde reliait étroitement mes deux poignets au dossier d'une chaise sur laquelle j'étais installé. De même pour mes gambettes. Au fond, cela n'avait rien d'étonnant de se retrouver attaché ainsi après avoir été assommé. C'était même d'un cliché affligeant. Et peu agréable, il fallait le dire ; j'ignorai depuis combien de temps m'était infligée une telle posture, mais je sentais déjà la morsure des liens dans ma peau soyeuse.

     

    Ma vision ayant retrouvé toute sa netteté, je pu constater avec perplexité que je me trouvais toujours dans mon appartement. Bon. Au moins étais-je en terrain connu, même si cela ne représentait aucun avantage dans la présente situation.

     

     

    Je lâchai un grognement courroucé, auquel il fut répondu :

    - Hé, enfin sorti des vapes ?

    - … Que le que gneh, marmottai-je tout en plissant les yeux et détaillant la pièce, sans obtenir plus d'éclaircissements.

    - Derrière toi, triple buse...

    - Oh ! Samil' ? C'est bien toi ?! Attends, comment tu veux que je regarde derrière moi alors que je suis saucissonné de partout ?

    - Hum, il est vrai, mes excuses.

    - …

    - …

    - Bon, y s'passe quoi ? Avant de me faire exploser l'arrière du crâne, il me semble bien que je t'ai vu inconscient et tout aussi ligoté à une chaise que moi ?

    - Tout à fait.

    - Et... tout aussi paumé que moi ?

    - Exactement. À vrai dire, au travers des brumes de l'incompréhension je comptais régulièrement sur un sauvetage de ta part, mais visiblement ton encombrante tignasse s'est révélée bien inutile, si elle n'est même pas capable d'amortir les chocs.

    - Hé, oh, elle perd de son efficacité quand elle est trempée comme ça, c'est tout ! Et puis on en cause, de l'andouille qui se fait enlever en plein milieu d'une salle de ciné ?!

    - Alors là, je me dois d'apporter des précisions afin de rétablir mon honneur : on ne m'a point enlevé à la vue de tout le monde. J'ai été attiré, de la façon la plus lâche possible, dans une ruelle attenante et déserte, avant d'être assommé et visiblement traîné jusqu'à chez toi.

    - Attiré avec quoi ?

    - … C'est embarrassant. Je préfère taire cette information.

     

     

    Un soupir exagéré s'échappa de mes lèvres. Connaissant -trop bien- mon ami, on l'avait sans nul doute appâté avec des stickers de haricots, une photo d'orque, ou n'importe quelle babiole du style. Il n'était pas bien difficile d'être renseigné sur les passions dévorantes de Samil', et son incapacité à résister à quoi que ce soit en rapport avec l'une d'entre elles.

     

    - Dis, tu sais si on est tout seuls, là ?

    - Il semblerait. J'ai émergé il y a peu, et n'ai point vu âme qui vive.

    - Hm. C'est chelou.

     

    Je commençais à me trémousser d'impatience sur ma chaise : non seulement, on nous faisait louper notre tant attendue séance de cinéma, mais en plus on s'en prenait à mon meilleur ami, puis à moi, et dans mon PROPRE appartement ! Et pour finir, on nous laissait poireauter là, étroitement liés à du mobilier ?! Scandaleux. D'autant plus qu'il ne s'agissait vraiment pas des chaises les plus confortables de mon logement, au fond j'étais certain que notre (ou nos ? ) agresseur l'avait fait exprès.

     

    - Peut-être sont-ils allés aux toilettes, comme toi, théorisa Samilduerg dans mon dos. Après tout, c'est le genre de besoin naturel auquel personne ne peut résister.

    - Aux toilettes ? m'étranglai-je alors. Dans MES toilettes ?!! Alors ça ! J'aimerais bien voir ça, tiens !!! C'est hors de question !

    - Cesse de t'agiter ainsi, me prévint Samil', si tu continues, tu risques de-

    Un grand -VLAM- le coupa, alors que je m'étalai sur le flanc comme un gâteau au démoulage lamentablement raté.

    Je laissai échapper un couinement de douleur lorsque celle-ci explosa dans mon pauvre bras gauche, qui avait encaissé tout le poids de mon corps. Et de la chaise. Qui, en plus d'être inconfortable, était également lourde. Et diablement laide. En fait, je n'avais même pas la moindre idée de ce qui avait bien pu me pousser à la garder chez moi jusque-là. Sans doute une sorte de pitié mobilière. Une chose était sûre : une fois Samil' et moi tirés de là, ces chaises filaient direct aux Puces.

     

    - Osthinse, ça va ?

    - Hahaha ! À merveille !!! Excellent ! Ça te dit qu'on s'ouvre une bouteille de Limenth, pour parfaire la soirée ?

    - Calme-toi, allons. Tu vas finir par te blesser dans ta confusion, tenta de tempérer Samil'.

    - C'est toi, la confusion !!! Mes bornes sont franchies, ça suffit !

     

    Dans un élan rageur et plutôt irréfléchi, j'entrepris alors un début de reptation, lente, très lente, en direction des toilettes. Si la personne qui nous avait foutu dans cette situation était effectivement en train de...

    Je m'interrompis, sentant soudain un objet coincé entre mon corps et le sol. Cela semblait se trouver dans l'une des poches de mon manteau.

     

    - Oh ! Le Topinambour ! Bordel de queue !

    - Plaît-il ? s'enquit Samilduerg, qui n'avait pas renoncé à tenter de comprendre mes agissements.

    - J'ai reçu mon Topinambour Enchanté, tout à l'heure ! On peut s'en servir pour se sortir de là !

    - Vraiment ?

    - Vraiment ! Voyons... Si je me tortille suffisamment de cette façon, pour le faire sortir de ma poche... Aïe ! Pfff... Ah ! Voilà !

     

    Le tubercule roula gentiment sur le parquet avant de s'immobiliser à mes côtés, sans rien faire de plus. Lui adressant un regard implorant, je m'apprêtais à proférer les mots magiques permettant de l'activer, lorsque la porte d'entrée s'ouvrit soudain à la volée.

     

    - MA PORTE !!! gueulai-je, passablement agacé du taux record de non-gênés en si peu de temps.

    - Osthinse ?! Mais que fabriquez-vous ainsi au sol ?!

     

    Oooh, ma concierge préférée.

    En cet instant, je la préférais plus encore qu'à l'accoutumée, ce qui n'était pas peu dire.


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  • Épisode 03 - Parapluieteries, cris divers et variés

     

     

    13, 14, 15, 16, 17, …

     

    Désespéré, je m'étais machinalement mis à compter les truites de ville qui remontaient le long des caniveaux. Il me fallait de quoi me calmer.

     

     

    Le cinéma était à présent fermé depuis un quart d'heure, quart-d'heure que je venais de passer bêtement sous l'imposant auvent de l'entrée, à l'abri d'une sacrée ramasse qui s'était amenée en traîtresse et persistait à tomber. Quelques cinéphiles s'attardaient également, discutant de leur visionnage tout frais. Personne n'était encore passé allumer les réverbères, on ne se presserait sans doute pas. Et toujours aucune trace de Samilduerg.

     

    Les hypothèses les plus rationnelles étaient désormais écartées, pour la plupart.

    J'avais fouillé les sièges de la salle et interrogé les personnes les occupant, m'attirant quelques remontrances courroucées ou réponses peu concernées ; puis retourné le reste du bâtiment, questionné le personnel, auprès duquel Samil' et moi étions loin d'être étrangers ; arpenté les rues alentours et les petits commerces, … avant de me faire surprendre par la pluie.

     

     

    Restait qu'il avait pu rentrer chez lui et qu'il me suffirait de remonter la rue pour le trouver bien au sec, dans son prétentieux appartement ; peut-être s'était-il sentit fort mal juste avant la séance, après tout. Oui, voilà. Et s'il n'était pas chez lui, alors il était chez moi, à fouiller dans ma collection de contriangles et à en tirer des notes irritantes (ce n'était pas faute de lui avoir enseigné maintes et maintes fois la façon d'en jouer, hélas). Ces idées me redonnèrent assez de confiance pour affronter les trombes de flotte céleste. Sacrediou, nous faire louper la première séance du tout dernier film d'A. Lzieshg, j'allais lui faire entendre mes grincements les plus odieux, à cet anchois de Samil' !

     

    Mon logement étant le plus proche depuis le cinéma, je décidai d'y passer d'abord ; parce qu'après tout, il y avait de plus grandes chances que Samil' soit rentré chez lui plutôt que chez moi, aussi, organiser mes recherches dans cet ordre était rassérénant. Je ne serais pas inquiet si je trouvais mon chez-moi vide... mais si l'appartement de mon ami l'était tout autant... non, inutile d'imaginer l'inimaginable pour le moment. Je me ruai de plus belle jusqu'à l'étroite rue où j'habitais.

     

     

    ''IÊiRKS ?!!! '' fut, à peu près, l'incroyable cri que mon apparition dégoulinante arracha à la concierge de mon immeuble. Il ne devait effectivement plus rester grand-chose de mon habituelle carrure noble et hardie.

     

    - Osthinse, c'est vous ?! … Bon sang, vous ne ressemblez absolument à rien, pendant un instant je vous ai pris pour un vieux parapluie géant !

    - Oui, il tombe une pluie torrentielle et j'en avais pas, de parapluie, 'fallait bien que je rentre à un moment ou un autre. Dites, par hasard, est-ce que Samilduerg serait passé, dernièrement ?

    - Pas que je sache, mais je n'ai pas toujours porté mon attention sur l'entrée, alors ne prenez pas ma réponse pour absolue.

     

    Je la remerciai d'un air lugubre et commençait à monter les escaliers, lorsqu'elle m'interrompit :

     

    - Attendez ! Je n'ai pas eu l'occasion de vous croiser ce matin, alors je vous le remets seulement maintenant, vous avez reçu ce colis.

     

    Je la remerciai à nouveau et m’emparai du petit et sobre paquet qu'elle me tendait, m'interrogeant un instant sur son possible contenu avant de me rappeler de ce que j'avais commandé il y avait quelques semaines de cela. Tout en montant les marches d'une façon absente (et propice à une bonne gamelle), je déchirai doucement l'emballage pour révéler, soigneusement emballé, un tubercule grossier, irrégulièrement parsemé de protubérances, et à la couleur bleu nuit piquetée de taches plus claires figurant des étoiles : un Topinambour Enchanté.

     

    D'ordinaire, j'aurais glapi d'enthousiasme à l'idée de l'avoir finalement entre les mains, mais pour l'heure toutes mes pensées étaient occupée par le cas incertain de mon ami. Je fourrai le Topinambour dans une poche de mon informe manteau et, dans une autre, piochai les clefs de mon appartement sur le palier duquel j'étais enfin parvenu. Je galérai quelques secondes avec la serrure avant de réaliser : la porte n'était pas fermée... Je l'ouvris subitement en grand et gueulait :

     

    - SAMIL' !

     

    Puis :

     

    - ESPÈCE DE ?!

     

    Et enfin :

     

    - ACK !!! lorsqu'un choc au niveau de mon crâne s'assura de m'expédier directement dans de lourdes vapes.

     


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  • Épisode 02 - L'excitation s'élève, les fessiers s'abaissent.

    Ça y est, on s'est calmé ?!

    Hrm.

     

    A. Lzieshg, donc , était à l'origine des films les plus extraordinaires qu'il aie été donné de voir à n'importe qui de notre époque.

     

    Mon enfance avait notamment été bouleversée par la découverte de « Où iront les nichikriyas ? », laquelle avait été suivie du visionnage avide des autres de ses œuvres.

     

    Elle avait une incroyable capacité à mélanger tous les tons existants pour en tirer des histoires à couper le souffle, mais aussi le beurre, les ponts, le sifflet des critiques acerbes, les cheveux des spectateurs en quatre parts bien égales, voire même parfois, le courant des salles obscures dans lesquelles étaient projetées ses œuvres tant elles étaient d'une intensité insoutenable.

    Dans une interview, elle avait déclaré que le fait que sa mère fût une coutelière hors

    paire, et la conjointe de cette dernière une excellente conteuse, avait sans nul doute grandement influencé sur sa carrière.

     

    Lorsque j'étais encore un charmant enfant, je me souviens avec émotion avoir reproché à mes propres parents de n'exercer aucune de ces deux professions, y voyant là la raison à mon évident manque de talent pour la réalisation de films.

    Plus tard, j'avais bien entendu fini par réaliser la stupidité de cette rancœur : que ma mère soit fourchettière et mon père porté disparu après une opération des dents de sagesse ne changeait rien à l'éducation tout à fait correcte qu'ils m'avaient prodigué.

     

     

    Le temps passant, mes rêves de réalisateur avaient rejoint le placard cérébral des vieux rêves d'enfant terrassés par la vision des choses en face, mais ma passion dévorante pour la filmographie d'A. Lzieshg n'avait fait que flamber de plus belle. Je lui vouais une admiration réelle et sincère, sachant apprécier les forces, mais aussi reconnaître les défauts de ses réalisations. J'avais visionné le moindre de ses quasi-introuvables courts-métrages de jeunesse. D'épais classeurs et cartons regroupaient la moindre interview la concernant. Les lire m'ouvrait l'esprit sur toujours plus de nouvelles choses, d'autres façons de penser, d'envisager encore différemment le monde et les personnes m'entourant. Ses films et ses mots étaient comme d'innombrables lentilles remodelant encore et encore notre vision de base.

     

    C'est au court d'une réunion de fans que j'avais fait la rencontre de Samilduerg, ce drôle d'énergumène. Mais je reviendrais sur cette anecdote une autre fois ; aussi croustillante soit-elle, il nous faut pour le moment revenir à l'histoire principale.

     

     

     

    Je posais avec entrain mon fessier dans l'un des fauteuils de la salle, et m'y tortillais soigneusement afin de m'assurer un confort parfait et longue durée.

     

    Nous venions enfin de pénétrer dans la salle de cinéma, et parmi les premiers, en plus ! Ce qui nous laissa le doux privilège de choisir les places les plus adéquates, celles bien au centre. Quelques secondes plus tôt, Samilduerg et moi partagions encore une conversation enthousiaste, mais à présent, l'heure n'était plus aux mots, mais à ce délicieux silence d'euphorie intérieure qui débordait à travers nos yeux brillants et nos sourires XXXL. Je me sentais entre la cocotte-minute et la chenille sous LSD. Il était difficile de ne pas jinguer, mon regard se portait sur la moindre chose m'entourant, sans rien observer pour autant, rebondissant d'un mouvement à l'autre, revenant sans cesse sur les petites lumières du plafond, quand allaient-elles donc s'éteindre progressivement, quand les discussions allaient-elles être remplacées par un silence d'excitation partagée, quand le grand rectangle blanc allait-il se parer de couleurs, et ce n'était pas possible, je ne pouvais pas avoir envie d'aller aux toilettes, pas maintenant ?!!

     

    Mais si, je devais bien me rendre à l'évidence : ma vessie, cette traîtresse, se manifestait soudain !!!

     

    Je m'étais pourtant assuré de passer plusieurs fois aux toilettes avant notre départ pour le cinéma, et n'avait rien bu depuis la veille ! Comment était-ce possible ?!

    Je tentais de me contenir, de me dire qu'avec assez de conviction, cela finirait bien par passer, mais les secondes filaient et tout cela devenait particulièrement insupportable. Samilduerg sembla remarquer que la raison de mes tortillonnades n'était plus la même qu'au début, et me jeta un regard interrogateur. Je n'y tins plus.

     

    - Garde-moi la place, tu veux ? Ça presse !

     

    - Oh, se contenta t-il de répondre, avant de placer la tête d'orque sur le siège que je venais de quitter. On pouvait toujours compter sur Sam'. Il était un peu comme le Josaphat de Métropolis.

     

    Comptant bien être revenu à temps avant le début du film, je me glissais furieusement entre les derniers arrivants ; la salle était désormais bien remplie, et les conversations occupaient l'espace restant au dessus des têtes.

     

    Je déboulais dans le hall d'entrée, repérait vivement le sigle des toilettes, repartait en ayant de plus en plus de difficultés à avancer avec régularité au fur et à mesure de l'urgence. Une fois parvenu dans l'espace des sanitaires, j'abandonnais toute dignité sur le palier, et c'est après quelques pas des plus ridicules qui soient que, cette fois-ci, je posais avec entrain mon fessier sur le trône reluisant de propreté (ce cinéma n'étant pas n'importe quel cinéma ! Allons, quelle image aviez-vous donc de moi jusque-là, mh ? ).

     

    Quelques soupirs d'aise et un renfroquage-éclair plus tard, je traversais à nouveau le hall en toute hâte, savourant de pouvoir désormais me mouvoir avec une filante aisance. Un sourire triomphant s'étalait avec insolence sur ma face.

     

    La porte battante ! Je m'aplatis dessus et passait dans la salle ! La salle ! Qui, soulagement intense, était encore illuminée ! Les conversations toujours aussi animées ! Combien de temps avais-je donc mis à pisser ? C'était sans doute un record foudroyant, j'aurais dû demander à Samilduerg de me chronométrer, cela m'aurait fait une raison supplémentaire de me vanter au cours des...

     

     

    Mon regard se posa machinalement sur nos places... occupées par deux personnes que je ne connaissais pas du tout.

     

    Samilduerg. La tête d'orque.

     

    Il n'y avait plus aucune trace de ces deux-là.

     


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